Je suis totalement épuisée, trop fatiguée pour dormir. Ces 3 dernières nuits ont été si éprouvantes, je me demande si on a testé mon endurance envers cet homme et ses sautes d'humeurs qui sentent la bière.
Lundi matin, je me suis réveillée dans le Tenderloin, allongée sur du carton en dessous du viaduc. Cette nuit-là, j'ai appris que le pittbull était une grosse mauviette qui me forçait à me coucher en cuillière avec lui, et je parle du chien, pas du garçon. C'est une démonstration flagrante de mon affection pour mon chéri que de rester dans ce quartier après 6 heures le soir. Les gens y fument du crack comme ils y fument des cigarettes. C'est laid, c'est laid laid laid.
On s'est rendu au tribunal à temps. Je suis restée à l'extérieur avec Bob le pitt, je l'ai nourri, je l'ai flatté, je l'ai complimenté, et je me suis emmerdée, alors j'ai commencé à l'habiller avec mes vêtements. Il avait l'air encore plus d'une mauviette, même avec ses cicatrices dans la figure. Grosse tête dure, je l'aime. C'est mon chien, presque; en tout cas, on s'entends pour dire que je suis sa maman.
Pendant la pause du diner, il m'a présentée à tout ses amis du centre-ville. Cette fille, pas plus haute que mon menton, se plante directement devant moi pour m'annoncer qu'elle est très honnête, certaines fois de façon brutale, et que
si je fais du mal à son ami, mon copain, qu'elle me ferait du mal. Je ne sais pas quelle réaction elle prévoyait, mais elle semblait surprise que je reste polie et que je comprenne son point. Aussitôt, elle s'est mise à dire qu'elle me respectait, qu'elle ne respecte jamais les filles, mais que j'étais une rare exception. On s'entends assez bien, même si on a des valeurs extrêmement différentes, des valeurs qui nous déchireraient si on s'en parlerait. Elle est une haute placée dans une gang de suprémacistes-nazi-truc, elle fume du crack, mais j'ai su tout de suite qu'elle pouvait abilement analyser elle-même, les autres et toutes les situations à un degré différent, comme moi. Ça ne fait pas de moi une skinhead.
Je passe la journée avec elle car il est au tribunal. Passé 6 heures et je m'inquiète, c'est fermé, il devrait être revenu, il ne revient pas. Les policiers nous dérangent, ils nous demandent de partir, ils sont méchants, ils nous ridiculisent. On dégage le coin, la valeur des propriétés augmentent, je m'inquiète toujours, j'ai peur qu'il ait été enfermé; 5 ans, c'est à quoi il peut s'attendre. Il y a des larmes dans mes yeux mais je ne les laisse pas tomber. Je cherche le numéro du tribunal dans le bottin, on vient me dire qu'il est arrivé.
Plus tard cette soirée, son amie viendra me dire que son respect pour moi avait doublé quand je n'ai pas pleuré, quand elle a vu les larmes mais que je ne les ai pas laissé couler. Elle n'a pas honte à dire à tout le monde des très belles choses sur moi. Cette fille a un coeur d'or, malgré un million de facteurs.
Le tribunal lui demande de revenir la semaine prochaine, ce soir il boit il boit il boit. Et tout à coup, il ne se sent pas bien. Il devient triste. Il commence à s'auto-mutiler avec ses mots. Il se déteste, il veut mourir, il se déteste, il crie, il s'engeule avec les autres qui l'aiment, qui veulent le voir vivant. Il déteste cette ville, il déteste sa vie, il doit partir il doit partir et je le sais. Mais il doit attendre, attendre après moi, attendre après le tribunal, attendre après son chien. Cette ville le rends fou.
Il veut du crack, maintenant, il veut du crack. Il donne son argent à son amie qui a du respect pour moi, il lui dit qu'il veut du crack, elle aussi, tout le monde fait du crack dans ce putain de merde. Mais elle refuse. Elle prends son argent et refuse de lui acheter du crack. Il s'énerve, il crie, il s'engeule avec les autres qui l'aiment. Finalement, elle part, mais elle revient avec des bouteilles, plus d'alcool qu'il lui faut. Elle veut du crack mais elle a sacrifié son besoin pour lui.
Je crois plutôt qu'elle l'a fait pour moi.
La nuit prends un virage, on cesse de crier, elle lui parle de façon lucide et raisonnable, ce qu'elle lui dit fait le plus de sens possible. Il s'énerve, il interrompt, il ne fait aucun sens.
Elle lui a fait promettre que
si il me faisait du mal, elle pouvait lui couper le petit doigt. Pinkie swear.
Évidemment, il a des sérieux problèmes mentaux qu'il ne peut empêcher. Si je décide de supporter cela, je ne sais pas quoi je devrais abandonner. J'ai la chance de tout laisser tomber, d'arrêter cette relation avant qu'on devienne trop attachés.
Elle lui dit quelque chose qu'il n'aime pas. Ils s'énervent, il crie, il part. Si il me laisse ici, au beau milieu de la nuit dans le quartier à crack, ça sera la fin, mais je sais qu'il va revenir me chercher.
Deux minutes, je finis ma conversation. Il s'énerve, il repart, il dit qu'il ne reviendra pas, je ne le crois pas.
Elle me dit que je lui fait penser à elle, quand elle était plus jeune, et que je mérite le respect entier de tout le monde qui m'entoure. Aujourd'hui, ça fait un an jour pour jour qu'elle n'a pas été victime d'attouchements ou de viol.
Il revient me chercher. Je pars avec lui. C'était une dure soirée.
On part enfin pour dormir, on est crevés. Le chien s'écrase encore entre nous; je regarde mon plafond, mon viaduc, je regarde ce qui nous entoure, les boîtes en cartons, les déchets, les aiguilles usées de junkies irresponsables, l'autre côté de la cloture. Mon copain qui s'est finalement endormi.
Est-ce que c'est vraiment ça que je veux?