Il s'approche et il m'embrasse. Avec la langue. Avec les dents. Ça ne m'énerve pas. Pas plus de quatre secondes plus tard, c'est lui qui demanda: you want to go in the van?
Ça impliquait tout ce qui ne s'était pas dit. Le gars en question fut rencontré quelques heures plus tôt. Un mec de Toronto qui travaillait pour la première partie du spectacle. L'atmosphère était fébrile, les petites filles criaient, s'époumonaient, reniflaient, tremblaient d'excitation à l'idée des rockstars qui jouaient ce soir là. J'y étais pour y être, tout simplement.
Il n'était pas méchant, notre humour s'équivalait... et il était mignon. Mais je n'avais pas envie d'être comme toutes les autres fillettes qui s'étaient aventurées dans la van. Ce n'étaient pas elles qui contrôlaient la situation. Elles se soumettaient à n'importe quoi. Les gars du groupes, c'est leurs idoles. Des vraies de vraies groupies, quoi.
Et puis, ce n'était pas lui que j'avais spotté, à la base. Un membre de l'entourage du groupe, chemise à carreaux sur le dos; il me regardait droit dans les yeux. Je le voyais venir, j'ai attendu qu'il m'approche. J'ai fait une blague idiote ou deux. Un ontarien transplanté à Montréal. Oh, c'était gagné d'avance, je le voyais bien.
Et si chose-bine de Toronto allumait la lumière? Depuis quelques jours, les traces d'une réaction allergique inconnue autour de ma bouche persistaient, un horrible obstacle social que j'ai réussi à camoufler avec des couches et des couches de peinture à visage. J'crois pas qu'il y en a un qui a remarqué, ils n'ont pas eu très peur en tout cas.
Je rôdais autour de la chemise à carreaux. Facilement perceptible de loin; j'en portais une aussi, pour le même but. Avant même que je me décide à lui agripper le collet et lui montrer ce que je sais faire, le groupe et son entourage s'est éclipsé vers le pire bar de Montréal. La van était pleine à craquer, pas de place pour moi. On me demandait de les rejoindre. J'avais le choix.
Pas une cenne dans les poches. J'ai quêté un lift en taxi. J'ai quêté 2,75$ pour l'autobus. Quand je me suis rendue, il était là, chemise à carreaux. Je n'avais pas l'argent nécessaire pour monter au deuxième étage; lui non plus, supposément. Je me suis assise sur sa cuisse, j'ai enduré ses références trop directes au sexe, le sujet de notre conversation n'était pas vraiment importante. Il est remonté en haut, je suis venu le rejoindre 15 minutes plus tard, à 2:30. Il dansait avec des fillettes, il ne me prêtait aucune attention, j'avais pas envie, j'suis allée me cacher dans un endroit un peu moins bondé, et il était là. L'autre. Celui du début.
Let's go in the van, come on.
Avais-je envie de me coller le dos dans le sperme du gars qui y était passé plus tôt? On avait bel et bien vu la fille en sortir, les cheveux en bataille, l'eyeliner coulé, et y rentrer quelques minutes plus tard avec un autre. Je ne voulais pas être celle là. Je ne voulais pas être comme ça! J'étais particulièrement sage depuis les dernières semaines, je n'avais pas du tout envie de retrouver mes mauvaises habitudes.
Ah, et puis, pour qui il me prenais, bordel? Il n'était pas question que je...
Le bourdonnement de la ville réussissait presqu'à le claquement des talons aiguilles des prostituées transsexuelles au travail. Mes souliers sur le banc devant, mon chandail par dessus la tête. Ce n'était peut-être pas une si mauvaise idée. À l'abri derrière les fenêtres teintées, je m'en foutait carrément...
(...)
Comment rassurer l'Homme, 5 minutes plus tard.
- Wow... I don't know why I was so quick.
- Hmm. Yeah. Probably because I'm so sexy.
-... Yeah.
Pff.
Mon bout préféré de l'histoire, c'est lorsqu'il m'a expliqué qu'il n'était pas du genre à avoir une copine. Comme si il avait peur que je lui laisse des post-it d'amour sur son bureau. Comme si j'avais besoin qu'on me le dise. Comme si j'étais une fillette qui croit que c'est coulé dans le béton quand elle enlève ses pantalons.
Il ne m'a pas eu. C'est moi qui a gagné. J'vous assure!
En tout cas. Ça ne finit pas là. On se rends au bar; il entre, je l'attends à l'extérieur. Chemise à carreaux se pointe, il me prends d'assaut, il essaie de me tripoter devant la foule. Très comique.
Il veut aller chez moi. Je n'ai pas de chez moi. Je le questionne à propos de son chez-soi. Il me dit... il me dit qu'il a menti. Qu'il n'habite pas à Montréal. Je vois son jeu. C'est très clair.
- You have a girlfriend. Waiting at home. I win.
J'ai regardé la bosse dans ses shorts une dernière fois puis je suis partie. Ce n'était pas facile.
il y a 1 heure
